AFRIQUE NOIRE - Typologie politique


AFRIQUE NOIRE - Typologie politique
AFRIQUE NOIRE - Typologie politique

En 1991, l’Afrique noire comptait quarante-quatre États indépendants. Dix-neuf sont d’expression française (sans d’ailleurs que la langue française y soit nécessairement langue officielle ou seule langue officielle, ni même qu’elle soit connue de la majorité de la population): Bénin, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, Centrafrique, Congo, Côte-d’Ivoire, Djibouti, Gabon, Guinée, Madagascar, Mali, Mauritanie, Niger, Rwanda, Sénégal, Tchad, Togo, Zaïre; dans trois États insulaires qui ne peuvent être classés dans les pays de l’Afrique noire, le français occupe une place soit prépondérante (Comores), soit importante (Maurice, Seychelles).

Quatorze États sont considérés comme d’expression anglaise: Botswana, Gambie, Gh na, Kenya, Lesotho, Liberia, Malawi, Nigeria, Ouganda, Sierra Leone, Swaziland, Tanzanie, Zambie et Zimbabwe.

La Somalie unit une ancienne colonie anglaise et une ancienne colonie italienne plus importante: bien que la majorité de sa population ne soit pas arabe, elle fait partie de la Ligue arabe car l’islam y domine; la Guinée équatoriale est une ancienne colonie espagnole; l’Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissau, São Tomé et Príncipe sont d’anciennes colonies portugaises; l’Éthiopie est le plus ancien État indépendant d’Afrique. La Namibie, longtemps administrée par l’Afrique du Sud, a obtenu son indépendance effective le 21 mars 1990.

Même si certains États ont longtemps gardé une attitude prosoviétique (Angola, Éthiopie, Mozambique...), si d’autres se sont réclamés du marxisme jusqu’aux bouleversements idéologiques de la fin des années quatre-vingt (Bénin, Congo, Guinée-Bissau, Madagascar...), et si d’autres enfin connurent un régime dit «progressiste» tout en maintenant des liens étroits avec la France (Burkina Faso, Mali...), tous – pourtant si divers – eurent rapidement des régimes politiques assez comparables. Seule fait exception l’Afrique du Sud, en raison de sa politique d’apartheid, dont les lois ne furent abrogées qu’en 1991.

Certes, au départ, les institutions nouvelles imitaient celles des anciennes métropoles, ou même des démocraties populaires dans certains pays qui ont voulu réagir contre les modèles occidentaux. Mais les jeunes États indépendants se sont trouvés devant des impératifs sociologiques et économiques qui expliquent la ressemblance de leurs institutions.

En Afrique noire, l’État correspond rarement à une nation préexistante: c’est le plus souvent une création – fort artificielle – d’un ancien colonisateur; l’attachement à telle ethnie, région ou communauté crée un sentiment plus fort que l’allégeance à un État dont les frontières – legs du colonisateur – scindent en plusieurs fragments des groupements pourtant homogènes.

D’autre part, se manifestent aussi des sentiments d’appartenance à des communautés plus larges que l’État: communauté musulmane, communauté arabe, communauté africaine, communauté noire. Islamisme, africanité, arabisme, négritude sont des valeurs souvent plus fortes pour l’individu que les valeurs nationales.

Il en résulte que beaucoup de groupes sociaux se trouveraient aussi bien – et peut-être mieux – dans un autre État que dans celui auquel ils appartiennent. Il s’ensuit encore que ces mêmes groupes sociaux acceptent mal les ordres d’un pouvoir central qui leur paraît étranger, et sont accessibles aux propagandes régionalistes, séparatistes et, de toute façon, révolutionnaires.

Les conséquences de cette situation sur les institutions politiques sont évidentes: la règle démocratique, c’est-à-dire la loi de la majorité, est difficilement acceptée par des minorités qui n’ont pas le sentiment que la cohésion nationale doive l’emporter sur leur particularisme: d’ailleurs, la majorité n’est souvent que l’addition – parfois éphémère – de minorités différentes. Pour imposer la loi, pour maintenir l’État, un pouvoir fort peut paraître alors nécessaire.

Le pouvoir s’estime en droit d’être d’autant plus fort que l’opposition menace non seulement le gouvernement, mais l’État lui-même. En effet, l’expression politique est rarement celle de l’individu, mais plutôt celle du groupe (ethnie, région ou communauté). Il en résulte que le groupe le plus nombreux est toujours le maître des destinées du pays; et le groupe minoritaire, toujours dominé, peut être tenté de se séparer de l’État.

Les conditions économiques ont conféré une nouvelle justification au pouvoir fort: les États d’Afrique noire sont sous-développés. À titre d’exemple, au milieu des années quatre-vingt, d’après la Banque mondiale, vingt-quatre pays étaient à faible revenu (moins de 380 dollars de produit intérieur brut par habitant), quatorze à revenu intermédiaire, dont quatre exportateurs de pétrole (Angola, Congo, Nigeria, Gabon); le pays le plus défavorisé était le Tchad, avec un P.I.B. de 110 dollars, et le plus avantagé le Gabon, avec un P.I.B. de 3 810 dollars; seuls trois autres États dépassaient à peine les 1 000 dollars: le Botswana (1 010), le Congo (1 110) et la Côte-d’Ivoire (1 200); il convient d’ajouter la Namibie (1 960); à titre de comparaison, le P.I.B. par habitant atteignait en France 12 190 dollars.

Or les structures sociales, étant donné l’ankylose économique dont elles seraient responsables, sont souvent dénoncées comme l’une des raisons du sous-développement: pour pouvoir les changer, les gouvernements veulent disposer d’une autorité maximale. Le développement fait d’ailleurs l’objet d’une planification que le gouvernement veut d’autant plus imposer par voie autoritaire que, d’une part, l’initiative privée nationale et les capitaux intérieurs font défaut et que, d’autre part, les populations, essentiellement agricoles, sont tentées de se cantonner dans une économie rudimentaire de subsistance.

Première conséquence: les États d’Afrique noire se sont donné des constitutions qui utilisent les techniques occidentales mais, en fait, aménagent des régimes autoritaires.

Les techniques occidentales se sont, à l’épreuve, révélées incapables de servir de cadre à la vie politique africaine, précisément parce que le sentiment national, support nécessaire de la démocratie dans l’État-nation, n’a pas le même contenu en Afrique noire que dans les pays d’Occident. La compétition politique n’est pas absente, mais elle a souvent emprunté des voies extra-constitutionnelles (coup d’État, épuration d’un parti généralement unique, émeute, sécession, putsch militaire). Ainsi, malgré les armes que la Constitution lui donne, le gouvernement paraît souvent reposer sur un socle d’argile.

C’est l’État lui-même qui en subit les conséquences. Il est menacé de l’intérieur par les nombreux particularismes qui le déchirent. Il est aussi menacé de l’extérieur. D’abord, le pays sous-développé dépend des autres pour son développement: il peut alors redouter que l’aide étrangère ne s’accompagne de conditions portant atteinte à sa souveraineté. Certes, les États d’Afrique noire cherchent à se grouper, pour mieux résister à cette pression extérieure et surtout pour constituer un cadre économique plus propice au développement que de petites unités trop dispersées. Mais ces groupements régionaux ont du mal à déboucher sur le plan politique, car les États qui en sont membres craignent d’y perdre une partie de leur souveraineté. Or, sans politique commune, il est difficile d’établir une économie commune, d’autant plus que les conditions économiques diffèrent selon les États et que ceux-ci sont encore trop jeunes pour renoncer facilement à leur souveraineté.

Au total, les institutions et la vie politique en Afrique noire se caractérisent par trois aspects. Il y a un «fait constitutionnel» comme en Occident, mais ce fait est un élément plus formel que réel du régime politique. Il y a une vie politique comme en Occident, mais elle emprunte des voies africaines très spécifiques. Il y a des tentatives de regroupement comme en Occident, mais ces tentatives se heurtent à des obstacles politiques et économiques beaucoup plus sérieux encore.

1. Le fait constitutionnel

Le fait constitutionnel ne présente pas en Afrique noire la même importance qu’en Occident, car il n’y est ni de même étendue ni de même valeur. À travers les constitutions – en vigueur ou laissées de côté –, les États apparaissent sous une forme généralement unitaire et républicaine, exceptionnellement fédérale ou monarchique. Quelle que soit la nature du régime – présidentiel, parlementaire ou d’assemblée –, l’autoritarisme du pouvoir est constant et ne tolère que des freins très fragiles.

Importance secondaire du fait constitutionnel

Son étendue

Les États d’Afrique noire se sont donné une constitution dès leur naissance, parfois même avant l’indépendance, c’est-à-dire à l’époque de l’autonomie interne. Beaucoup en ont changé, généralement parce que les institutions imitées d’un modèle métropolitain n’étaient pas adaptées à la situation africaine. Ce changement s’est fait quelquefois dans le calme, mais souvent par suite de violences, entraînant l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle équipe. S’il s’agit d’une équipe «civile», elle s’empresse de doter le pays d’une nouvelle constitution. Il n’en va pas de même pour une équipe «militaire», soit qu’elle veuille garder le pouvoir, soit plus simplement qu’elle ne voie absolument pas comment l’organiser, ni surtout à qui le remettre dans des conditions satisfaisantes de stabilité et d’efficacité. Mais ces régimes militaires, après s’être passés de constitution pendant de longues années, chercheront à consolider leur pouvoir en lui donnant une forme constitutionnelle.

Le fait constitutionnel est donc, en Afrique noire, un phénomène plus apparent que réel; bon nombre d’États ont vécu de longues années sans constitution; toutefois, les leaders africains tiennent à donner un fondement constitutionnel à leurs pouvoirs et même des régimes militaires ont promulgué des constitutions (Zaïre, Mali, Rwanda, Togo, Bénin, Burundi...) ou une charte constitutionnelle (Mauritanie), ou un «acte fondamental» (Tchad); mais trois observations retirent à ces textes beaucoup de leur valeur; c’est d’abord la succession de coups d’État; c’est ensuite la fréquence des changements de constitution à la suite de ces coups d’État; ce sont enfin des élections présidentielles avec un seul candidat élu avec plus de 99 p. 100 des voix.

Sa valeur

Pour les États dotés d’une constitution, celle-ci ne présente pas la même valeur qu’en Occident: une bonne partie de la population en ignore l’existence; l’autre sait, par l’exemple des pays voisins, qu’il est possible de s’en passer; mais, surtout, alors qu’en Occident le pouvoir s’obtient selon les règles prévues par la constitution, dans les nouveaux États d’Afrique noire le pouvoir est rarement dévolu suivant les formes constitutionnelles. Ou bien il a été conquis avant l’indépendance, soit par la lutte contre le colonisateur, soit avec l’accord de celui-ci, et les mécanismes constitutionnels ont seulement servi à donner une consécration démocratique à cette investiture préalable. Ou bien encore, le chef d’État en fonction a pris soin de faire désigner celui qui lui succédera, soit après sa mort (Gabon), soit de son vivant (Cameroun, Sénégal), lui donnant ainsi une investiture peu contestée même si ensuite les deux hommes viennent à s’opposer (Cameroun).

Si des élections opposent plusieurs candidats, il est tout à fait exceptionnel que l’opposition l’emporte; un exemple caractéristique est celui de l’Ouganda. Le chef de l’opposition (Milton Obote), vainqueur aux élections en 1962 et devenu chef du gouvernement, fit aussitôt un coup d’État pour renverser le président de la République, pour être chassé ensuite par le putsch militaire d’Amin Dada (1971), lui-même renversé par les troupes tanzaniennes qu’il avait malencontreusement attaquées (1979). Mais, en 1980, un nouveau putsch militaire rappelait Milton Obote, qui se faisait réélire président. Il était ensuite renversé par le général Okello (1985), lui-même déposé par Yoweri Museweni en 1986.

Ainsi, puisque la constitution n’est pas la voie normale par laquelle on prend ou on perd le pouvoir, elle compte peu. Elle ne permet que très rarement de limiter une autorité qui ne lui doit à peu près rien.

Forme de l’État

Les nombreux particularismes africains auraient pu conduire au fédéralisme, de même que l’existence, jusqu’à l’indépendance, d’un certain nombre de «royautés» aurait pu conduire à la monarchie. Or, en général, les États d’Afrique noire sont unitaires et républicains. Des raisons très spécifiques permettent de comprendre ce phénomène.

Unitarisme et fédéralisme

Des fédérations plus larges que les États n’ont pu s’installer. Pourtant, les colonisateurs avaient tenté de créer en Afrique noire de vastes ensembles: Afrique-Occidentale française, Afrique-Équatoriale française, fédération de l’Afrique orientale et de l’Afrique centrale. Ce furent des échecs: les élus africains refuseront l’A.-O.F. et l’A.-É.F., comme l’Afrique orientale et l’Afrique centrale.

Cela s’explique par la volonté des leaders africains dont l’autorité réelle se limitait aux territoires devenus aujourd’hui des États; ils craignaient que de grands ensembles n’accentuent leurs rivalités, ou que la ville chef-lieu (Dakar par exemple) n’éclipse les autres (Abidjan par exemple); ou bien ils voulaient réserver à leur seul pays les richesses du sous-sol (Gabon, Mauritanie). Mais, surtout, les particularismes locaux auraient rendu ces grands ensembles difficilement gouvernables, comme l’a prouvé en 1960 l’exemple de la fédération avortée du Mali (Sénégal et république actuelle du Mali).

À l’inverse, de grands États n’ont pas pu se transformer en fédérations malgré les particularismes locaux qui s’y constatent.

Parmi les États francophones, un seul avait pris une forme fédérale: le Cameroun, précisément parce qu’il regroupe une partie anciennement sous administration française (Cameroun oriental, le plus important) et la partie sud du Cameroun jadis sous administration anglaise (Cameroun occidental); mais il a pris, par la suite, une structure unitaire: il est devenu la république unie du Cameroun (1972) puis, plus simplement, la république du Cameroun (1984).

Au Zaïre (ancien Congo belge), la Constitution de 1964 divisait le pays en vingt et une provinces, outre la capitale (Kinshasa), et établissait un régime fédéral sans lui en donner le nom; mais les constitutions ultérieures ont fait disparaître toute trace de fédéralisme.

Le Nigeria avait été doté, par les Anglais, d’un système fédéral le divisant en trois États, mais la rébellion du Biafra (région est) écrasée par les troupes fédérales (1967-1970), essentiellement nordistes, a renforcé le pouvoir central; à la suite d’une série de coups d’État, la Fédération a été découpée en douze, dix-neuf, vingt et un puis trente États en 1991.

L’Éthiopie aurait dû reconnaître à l’Érythrée, ancienne colonie italienne, un statut d’autonomie; malgré l’état de guerre civile entretenu par les revendications autonomistes de cette province, il faudra attendre le renversement du général Menguistu par Meles Zenawi (1991) pour que l’organisation d’un référendum sur l’autodétermination de cette province soit décidée pour 1993.

Enfin Madagascar avait d’abord reconnu une large autonomie à ses provinces (1959), mais les garanties de cette autonomie ont disparu des constitutions ultérieures; la décentralisation s’en est trouvée sensiblement affaiblie.

Dans les pays moins importants, le fédéralisme n’était pas non plus possible, quelles que soient les diversités régionales ou ethniques, soit que les ethnies différentes vivent dans les mêmes provinces (Hutu et Tutsi au Rwanda ou au Burundi), soit que les groupements tribaux ne possèdent ni les institutions ni les cadres qui leur permettraient de se doter d’une structure étatique, soit tout simplement parce que le pouvoir central n’a pas toléré le fédéralisme: ainsi l’Ouganda avait une constitution fédérale très protectrice de l’autonomie locale (Constitution de 1962 modifiée en 1963) mais, après un coup d’État (1965), une nouvelle constitution a supprimé l’expression «États fédérés».

Les Comores avaient une constitution fédérale (11 oct. 1978) dont l’un des objectifs était de garantir à l’île de Mayotte (restée française) une assez large autonomie si elle rejoignait les Comores; mais, depuis un amendement constitutionnel (24 oct. 1982), les gouverneurs de chaque île sont nommés par le chef de l’État fédéral, qui a repris à son compte l’essentiel des ressources publiques.

Le Kenya a hésité entre fédéralisme et unitarisme, il a choisi cette seconde solution malgré les particularismes provinciaux.

On peut donc affirmer, de façon très générale, que les pouvoirs établis acceptent mal l’autonomie locale; ils doivent alors faire face à de graves dissensions dont les manifestations sont parfois violentes: régions du Nord contre régions du Sud (Togo, Bénin, Cameroun, Tchad...), populations musulmanes contre populations chrétiennes ou animistes (Nigeria, Tchad, Éthiopie...), ethnies contre ethnies.

Les lois pénales et parfois les constitutions répriment sévèrement les propagandes raciales ou simplement régionales, car elles menacent d’éclatement ou de sécession l’État lui-même, surtout si les «autonomistes» sont aidés par des États voisins (Éthiopie et Somalie, Libye et Tchad...).

La réunion en seul État ou dans un système fédéral d’États indépendants voisins est donc très exceptionnelle: le Tanganyika et Zanzibar (comprenant les deux îles de Zanzibar et Pemba) forment la république unie de Tanzanie (29 sept. 1965); mais la nouvelle République n’a pas pris la forme fédérale, sans doute parce que la majorité des Zanzibariens sont des Africains venus du continent; trop longtemps dominés par l’aristocratie arabe et le commerce indien de Zanzibar, ils préférèrent une direction nettement africaine.

Un exemple de fédération a prouvé la fragilité du système: c’est la Sénégambie. Cette fédération était imposée par la géographie malgré le passé divergent des deux composantes: le Sénégal jadis français et la Gambie (jadis anglaise) qui n’a de frontières qu’avec la mer et le Sénégal. Les forces sénégalaises sont, en effet, intervenues en Gambie pour mettre fin à un putsch militaire (30 juill. 1981); à la suite de cette intervention, un pacte confédéral a été conclu entre les deux États (17 déc. 1981); il est entré en vigueur l’année suivante. Ce pacte excluait toute possibilité de sécession, instituait des organes communs (un président, un vice-président et une Assemblée) et prévoyait de nombreuses compétences communes, notamment dans le domaine militaire. Ces dispositions ne seront que peu suivies d’effet, et la confédération de Sénégambie sera officiellement dissoute en 1989.

Les anciennes royautés

L’Afrique noire a connu de nombreuses «royautés», cependant peu d’entre elles ont survécu à la colonisation et à l’indépendance. L’Afrique noire française était annexée par une république qui ne pouvait tolérer de monarchies. Certes, la France n’a pas déposé les monarques noirs, mais, en remettant progressivement le pouvoir à des élus, elle a relégué les premiers dans le folklore: ils furent considérés comme de grands chefs coutumiers, comme des vestiges, certes respectables, mais sans avenir, d’une époque révolue.

Après l’indépendance, le prestige de ces chefs n’a cessé de décliner. Dans certains pays (Guinée), les chefferies coutumières ont été supprimées. Ailleurs (Burkina Faso), leurs titulaires, à leur décès, n’ont pas été remplacés. Partout, ils ont perdu tout pouvoir effectif. Les rois, sultans ou autres chefs n’ont presque pas réagi, hormis une tentative bien timide de restauration du Moro-Naba, empereur des Mossi à Ouagadougou (Burkina Faso) et une réaction particulariste du sultan de Zinder au Niger.

Dans les territoires sous administration belge du Rwanda et du Burundi, les «Mwami», qui régnaient à la tête de l’aristocratie tutsi, n’ont pu résister à la poussée des Hutu, largement majoritaires. Au Rwanda, une révolution – que les Rwandais comparent à celle de 1789 – a mis fin, dans le sang, à la monarchie tutsi. Au Burundi, le Mwami put sauvegarder son trône jusqu’en juillet 1966; son propre fils le renversa alors et nomma Premier ministre le chef de l’armée qui s’empressa à son tour de le déposer (28 nov. 1966) et de proclamer la république.

Dans les pays anglophones, le système particulièrement souple du protectorat de droit interne avait amené les Anglais à conserver certaines monarchies. Mais, après l’indépendance, elles ont presque partout perdu leur autorité. Au Botswana, l’héritier du trône épouse une Anglaise; en 1948, il est exilé par le gouvernement britannique; en 1956, il renonce à son titre et rentre au pays; il devient Premier ministre en septembre 1965, puis président de la République lors de l’indépendance (30 sept. 1966); à sa mort (1980), son vice-président fut élu par l’Assemblée nationale et pour cinq ans président de la République. En Ouganda, le Kabaka du Bouganda dirigeait son royaume et présidait l’ensemble de l’Ouganda qui comprenait d’autres royaumes et districts, mais, le 22 février 1966, il fut suspendu de ses fonctions présidentielles par son propre Premier ministre, qui devint ensuite président de l’Ouganda. Une nouvelle constitution soumit alors tous les royaumes de l’État à un contrôle strict, notamment en matière financière.

Les États membres du Commonwealth qui avaient conservé la forme monarchique en continuant à considérer la reine d’Angleterre comme leur souveraine prennent la forme républicaine (Sierra Leone en 1971, Gambie en 1980). À la fin de 1991, le Lesotho, Swaziland et l’île Maurice avaient encore la forme monarchique. Au Lesotho, le roi Moshoeshoe II n’est pas parvenu à exercer lui-même le pouvoir; il a dû le céder à son Premier ministre et promettre, sous peine d’abdication, de ne pas sortir de son rôle constitutionnel. Il fut déposé en 1990 et remplacé par Letsie III. Au Swaziland, le roi Sobhuza II a abrogé la Constitution (1973) et dissous tous les partis politiques; après sa mort (1982), puis une régence, le roi Mswatti III lui succéda en 1986.

En revanche, en Éthiopie, l’empereur Haïlé Sélassié (Forces de la Trinité), descendant de la reine de Saba et du roi Salomon, était le chef réel de l’État, mais il a été renversé (1974) par un coup d’État militaire, et l’Éthiopie s’est alors déclarée «marxiste-léniniste»; le nouveau pouvoir a dû écraser des mouvements sécessionnistes et des complots – le plus souvent militaires – baptisés «anarchistes et réactionnaires».

Tous les autres États d’Afrique noire ont la forme républicaine.

Nature du régime

Le monde a connu jusqu’à la fin des années quatre-vingt deux grandes conceptions de l’État: la conception occidentale du fractionnement du pouvoir et la conception communiste de l’unité du pouvoir. Or, malgré un vêtement occidental – c’est-à-dire la distinction constitutionnelle du législatif, de l’exécutif et du judiciaire –, les États d’Afrique noire se sont rapprochés de la conception communiste en concentrant les pouvoirs, en fait ou en droit, dans les mains d’un seul organe, et très souvent d’un seul homme.

Utilisations des modèles occidentaux

Les États qui ont pris pour modèle le régime occidental utilisent le plus souvent le régime présidentiel. Au Liberia, dont la première Constitution remonte à sa fondation, le 26 juillet 1847, cela s’explique par l’influence américaine; la Constitution de 1984, établie par un gouvernement militaire, resta fidèle à la conception occidentale. Ailleurs, le régime présidentiel fut celui qui tout simplement convenait le mieux aux dirigeants africains; ainsi en Côte d’Ivoire, au Gh na, en Tanzanie, au Kenya, en Zambie, à Djibouti, au Gabon, au Zaïre, au Cameroun, au Burundi, aux Comores, au Mali, au Rwanda, aux Seychelles, au Togo, comme au Sénégal. L’exemple du Sénégal est particulièrement significatif, car ce pays s’était d’abord doté d’un régime parlementaire de type classique qui avait conduit à l’impasse lorsque le chef du gouvernement s’opposant au chef de l’État avait voulu empêcher par la force le vote d’une motion de censure; la Constitution de 1983 de ce pays a donc supprimé le poste de Premier ministre.

D’autres États ont adopté un régime en fait présidentiel, car le président de la République, véritable maître de l’État, continue à gouverner même si ses ministres sont renversés (ancienne Constitution du Tchad) ou ne peut être lui-même renversé que dans des conditions pratiquement impossibles à réunir (Rwanda, Madagascar, Ouganda). Au Malawi, les députés peuvent voter une motion de censure; mais tout député, favorable lors de son élection au président de la République, qui voterait ultérieurement la censure, serait automatiquement déchu de son mandat; comme, de plus, dans ce même pays, un député peut toujours être révoqué par le chef de l’État, la responsabilité gouvernementale devant le Parlement n’est qu’un leurre.

L’exécutif dispose, en général, de pouvoirs accrus par rapport au régime présidentiel de type classique: la durée de son mandat dépasse souvent cinq ans: six ans à Djibouti, sept ans au Gabon, à Madagascar, au Togo et au Zaïre; au Malawi, le président Hamuzu Banda, élu en 1966, s’est fait désigner président à vie (1971); parfois la Constitution lui reconnaît le droit de dissoudre l’Assemblée nationale, ou même le droit de révoquer chaque député. Son droit de veto à l’encontre des lois votées par le Parlement peut être renforcé; enfin il n’est pas rare qu’il dispose du droit de légiférer entre les sessions ou de prendre, en cas de crise, des pouvoirs exceptionnels calqués sur ceux que donne au chef de l’État l’article 16 de la Constitution française. Certains États ont ajouté aux institutions de type occidental des pratiques utilisées par les régimes «progressistes»: ainsi, le chef de l’État peut être entouré d’un Conseil de la révolution dont il nomme lui-même les membres ou du bureau du parti unique; comme il dirige le parti unique (ou dominant) le plus souvent comme président, parfois comme secrétaire général, il a la possibilité de désigner lui-même tous les candidats à des fonctions électives.

Le régime parlementaire multipartiste était devenu très exceptionnel. On le rencontrait dans certaines constitutions de type britannique ou italien (île Maurice, Somalie, Zambie). Néanmoins, avec les mutations idéologiques à l’échelle planétaire, il a retrouvé droit de cité sur le Continent noir. Au début des années quatre-vingt-dix, de nombreux pays le mettaient en œuvre selon divers calendriers (Angola, Bénin, Botswana, Cameroun, Centrafrique, Congo, Côte-d’Ivoire, Gabon, Kenya, Madagascar, Mozambique, Namibie, Rwanda, Sénégal, Togo, Zimbabwe).

La concentration du pouvoir

Les variétés constitutionnelles qui viennent d’être signalées dissimulent à peine une réalité qui a marqué les trente premières années de l’histoire de l’Afrique noire indépendante: c’est la concentration du pouvoir aux mains d’un seul homme. Par un processus assez paradoxal – mais explicable –, ce phénomène fut plus net dans les États où la Constitution restait encore en vigueur que dans ceux où elle ne l’était plus, car souvent les coups de force militaires ont amené au pouvoir soit une équipe, soit un officier qui, peu familiarisé avec l’exercice de l’autorité politique, dut faire confiance à certains de ses amis.

Cette concentration du pouvoir fut facilitée par l’histoire, lorsque le chef d’État a été le champion de l’indépendance; s’opposer à lui aurait paru aller à l’encontre soit de l’indépendance nationale, soit du fondement même de l’État. La concentration du pouvoir fut souvent aménagée par les constitutions qui, pour mettre le chef d’État à l’abri de toute opposition, utilisent généralement les techniques de la Constitution américaine (droit de veto) et surtout de la Constitution de la Ve République française (pouvoirs exceptionnels, référendum, droit de dissolution, etc.). Mais longtemps, le chef du gouvernement qui, le plus souvent, n’était autre que le chef de l’État, était aussi le chef d’un parti politique généralement unique ou tout au moins dominant (c’est-à-dire largement majoritaire). En tant que chef de parti, c’est à lui que revient le choix des candidats aux élections législatives, et, par là même, il est assuré d’une autorité incontestable sur le Parlement. Pour cette raison, il y a peu de différences entre les présidents de républiques, que le régime soit de type présidentiel à l’occidentale ou de type progressiste.

Le Parlement est en général monocéphale dans les pays d’expression française et dans d’autres États qui les ont imités (Zambie, Somalie, Malawi, Kenya, Tanzanie). Plusieurs États d’expression anglaise ont conservé une seconde Chambre pour faire une place – surtout honorifique – aux chefs traditionnels: le Bostwana possède une assemblée de chefs traditionnels.

Quelle que soit sa composition, le Parlement ne dispose que d’une autorité très faible. Ses sessions sont courtes; ses membres n’ont que de modiques indemnités et ne sont pas toujours à l’abri des poursuites judiciaires. Dans les États où le parti unique reste constitutionnalisé, la qualité de député se perd en même temps que celle de membre du parti. L’ordre du jour est, en droit ou en fait, imposé par le gouvernement. Dans les pays francophones, le domaine de la loi est très strictement limité. Dans beaucoup d’États, soit hors des sessions, soit en temps de crise, le chef de l’État peut légiférer. Enfin les députés, membres du parti du chef de l’État, candidats choisis par lui, peuvent difficilement méconnaître sa volonté.

Quant au pouvoir judiciaire, la technique française des cours de sûreté, compétentes en matière politique, a été largement utilisée, en même temps que celle des juridictions martiales ou d’exception. Les avocats – souvent étrangers – hésitent à intervenir en faveur d’opposants politiques.

Le chef de l’État rencontre peu de freins sur son chemin; il exerce une autorité comparable à celle de Bonaparte Premier consul. C’est pourquoi, on a pu parler de présidentialisme de type consulaire. Nous dirons que le chef de l’État est beaucoup plus que le chef de l’exécutif: en un mot, il est le pouvoir.

2. La vie politique

L’Afrique est entrée, au début des années quatre-vingt-dix, dans un difficile processus de démocratisation. La quasi-totalité des États subsahariens se sont engagés dans des politiques de libéralisation, marquées par la mise en place du multipartisme et la tenue d’élections libres. Néanmoins, les obstacles sont nombreux, et il convient de rappeler ici le schéma général qui a marqué la vie politique de la plupart des États d’Afrique noire depuis les indépendances.

Longtemps, le pouvoir a gouverné, protégé par une Constitution qui lui laissait les mains libres. Il disposait d’une administration et d’un parti politique: c’est avec ces forces qu’il faisait face à de multiples obstacles résultant des divisions du pays, accentuées par un malaise économique. N’arrivant pas toujours à triompher de ces obstacles, il s’écroulait devant le coup d’État. L’armée, qui d’abord le soutenait, prenait elle-même le pouvoir.

Le pouvoir établi

Le chef

Tous les premiers chefs «civils» des nouveaux États d’Afrique noire ont eu, avant l’indépendance, une activité politique qui a facilité l’établissement de leur autorité.

L’un, sir Seretse Khama, premier président de la république du Botswana, était même prince régnant. En Afrique sous administration française, tous avaient des mandats électifs, non seulement dans les assemblées de leur territoire, mais aussi au Parlement français – et parfois au gouvernement – ou dans l’Assemblée de l’Union française. Leur première candidature à un mandat électif ne fut pas toujours spontanée: beaucoup, à l’origine, furent choisis en raison de leurs études, de leurs fonctions ou de leur famille, par l’administration ou par un missionnaire influent. Comme le vote exprime en Afrique noire l’importance d’un groupe et non l’opinion de l’individu, très rapidement l’élu apparut comme le représentant d’un groupe: Ahmadou Ahidjo représentait le Cameroun du Nord, Philibert Tsiranana les «côtiers» de Madagascar, Félix Houphouët-Boigny les Baoulé de Côte d’Ivoire. Si ce groupe était le groupe majoritaire, il se trouvait alors promis aux plus hautes destinées, à condition évidemment de faire preuve des capacités suffisantes. À cet égard, le mieux était d’incarner d’abord la cause de l’autonomie, ensuite celle de l’indépendance: cela devint facile lorsque, à partir de 1956, la France s’engagea dans cette voie.

Dans cette lutte qui, d’abord difficile, ne fit plus courir de risques personnels après 1952, peu d’entre eux – Sékou Touré en Guinée est une exception à cet égard – connurent la prison. C’est précisément pour cette raison que certains intellectuels africains parlent avec mépris de «l’indépendance octroyée».

Dans les États d’expression britannique, bien que la politique anglaise apparût plus tôt que la politique française tournée vers l’indépendance, la lutte fut plus dure. Beaucoup de chefs d’État doivent leur popularité à leur participation à des mouvements de révolte, voire à leur séjour en prison ou en exil (Jomo Kenyatta au Kenya, Kamuzu Banda au Malawi, Kenneth Kaunda en Zambie et, surtout, Kwame Nkrumah au Gh na), ou simplement à leur rôle d’opposant (Julius Nyerere en Tanzanie, Milton Obote en Ouganda).

Pour mieux frapper l’opinion africaine, certains se sont donné le prestige de la légende: Sékou Touré rappelait qu’il descendait de Samory, et Modibo Keita qu’il appartenait à la grande famille des Keita; surtout, Nkrumah se baptisa le «rédempteur de l’Afrique». L’idée d’un chef en quelque sorte charismatique ou voulu par la Providence, pour libérer le peuple et le conduire vers une destinée magnifique, a pu parfois s’imposer. Par la suite, elle n’eut plus pareille force, d’abord en raison de l’élimination de certains chefs, ensuite en raison des difficultés économiques et sociales qui ont montré aux populations africaines que ni l’indépendance ni leurs chefs ne leur apporteraient nécessairement un avenir radieux.

Leur origine ou leur légende ne suffisant plus pour maintenir leur autorité, les chefs d’État ont voulu que les populations soient encadrées. La société africaine, société de groupes, a besoin de cadres. Les chefferies ayant perdu leur autorité, l’encadrement allait venir du parti politique et de l’administration.

Le parti politique

Dans plusieurs pays, les partis politiques furent un moment interdits, souvent à la suite de coups d’État ou de révolutions mettant fin à l’infrastructure politique qui précédait (Guinée, Burkina Faso, Centrafrique, Mauritanie, Niger...); parfois, cette infrastructure était remplacée par des comités de défense de la révolution.

Si, à la fin de 1991, de nombreux États d’Afrique noire avaient déjà mis en œuvre le multipartisme (Angola, Bénin, Botswana, Centrafrique, Congo, Côte d’Ivoire, Gabon, Gambie, Madagascar, Mozambique, Namibie, Rwanda, Sénégal, Togo, Zambie, Zimbabwe), ou s’étaient engagés à le faire (Burkina Faso, Burundi, Cameroun, Éthiopie, Guinée-Bissau, Kenya, Lesotho, Mauritanie), cette situation était plus une conséquence de la redéfinition des rapports Est-Ouest, qui ôtait toute justification aux régimes autoritaires, qu’ils se situassent dans un camp ou dans l’autre, qu’une réalité typiquement africaine. En fait, au cours des trente premières années qui ont suivi les indépendances, le cas le plus fréquent fut le recours au parti unique, et c’est cette typologie qu’il conviendra d’analyser.

Si le parti politique est une création d’inspiration européenne (l’Éthiopie du Négus n’en avait pas), il a pris en Afrique noire un aspect spécifique conduisant au «parti dominant». En effet, dans toute l’Afrique, l’expression politique est restée collective: c’est le groupe qui adhère au parti, beaucoup plus que l’individu. Ce phénomène, compréhensible en milieu rural et tribal, s’observe aussi dans les grandes villes qui, divisées en quartiers correspondant aux principales ethnies du pays, sont en quelque sorte des microcosmes de celui-ci.

Certes, dans certains pays, avant l’indépendance et pendant les premiers mois qui l’ont suivie, plusieurs partis s’affrontaient. Mais chaque parti avait une implantation régionale bien déterminée: il était donc le parti dominant, sinon pour le territoire entier, du moins pour une région ou une ethnie.

L’élimination de l’opposition parut alors être un devoir pour les chefs d’État, car il s’agissait non pas d’une opposition d’idées, mais d’une opposition de régions ou d’ethnies au pouvoir central. Cette opposition était dirigée au moins autant contre l’État que contre le gouvernement.

Pour éliminer les opposants, tous les moyens furent utilisés. Parfois, ce furent des moyens de conciliation: deux partis régionaux s’entendent, se partagent les postes et fusionnent en un seul; s’il y a un troisième parti dans le pays, il est alors trop faible pour résister. La loi électorale fut aussi utilisée: on fit de tout l’État une seule circonscription électorale, avec un scrutin de liste majoritaire; l’opposition n’eut plus alors aucun élu. Ce procédé a beaucoup servi en Afrique noire d’expression française.

Enfin, des procès, soit pour corruption (notamment en Afrique anglophone), soit pour complot contre la sûreté de l’État, terminaient cette œuvre d’élimination en permettant de dissoudre ce qui restait du parti minoritaire.

Le parti unique put alors se généraliser; dans les régimes marxistes-léninistes, il a conduit à une subordination des organes de l’État au parti; dans les autres, à un rapprochement qui put aller aussi jusqu’à la domination du parti (Zaïre). Dans quelques États, le multipartisme fut relativement tôt juridiquement possible; mais un parti dominant (Madagascar, Sénégal, Somalie, par exemple) était suffisamment fort pour tolérer une certaine opposition, qui n’avait d’ailleurs aucune chance de succès; rares furent alors les élections présidentielles véritablement disputées; ou bien le chef de l’État en place était le seul candidat (c’est évidemment le cas lorsqu’il est désigné par le parti unique), ou bien il l’emportait dans une élection – certes disputée – mais à une très large majorité.

En général, les hommes d’État africains ont justifié le parti unique par la nécessité de maintenir l’unité du pays, de lutter contre le tribalisme, d’assurer le développement. Le multipartisme, dans les pays d’Occident, oppose des intérêts de classes et des idéologies; en Afrique, il oppose surtout des régions et des ethnies.

Le parti, devenu unique ou resté très largement dominant, s’est transformé en corps intermédiaire entre le chef de l’État et les masses. Il fournit des cadres, il transmet des directives, notamment pour le développement économique et social. Il permet au chef d’État, qui choisit librement les cadres, de maintenir son autorité sur le peuple. À l’inverse, par le même canal, il permet aux masses de rester en contact avec le pouvoir. Il facilite donc une vie politique de forme originale. Parfois, cependant, il entre en conflit avec l’administration, dont il place les agents dans une situation difficile.

L’administration

Elle est, pour le pouvoir, tout à la fois une force et une faiblesse.

L’administration qui convenait aux gouvernements africains était une administration de type français, hiérarchisée et centralisée. L’implantation d’agents du pouvoir central permet seule cet encadrement dont la société africaine a besoin. Installé dans les États naguère soumis à la France, ce système administratif a été imité par bon nombre d’anciennes colonies belges ou britanniques.

En revanche, alors que les colonisateurs avaient partout cherché à développer les libertés locales et surtout communales, les gouvernements africains les ont en général réduites, toujours dans le dessein de mieux affermir l’autorité du pouvoir central.

L’administration paraît donc constituer un instrument d’action efficace pour le pouvoir. D’autant plus que, tant par son traitement que par les facilités et le prestige que donne la fonction administrative, le fonctionnaire est un privilégié par rapport à la masse: il tient à un emploi dont le gouvernement est le maître discrétionnaire, en fait ou en droit.

Mais cet instrument présente de graves faiblesses.

L’administrateur est souvent mal préparé à sa tâche. Ou bien il n’a fait que peu d’études, car il lui a fallu remplacer trop rapidement les fonctionnaires européens dans des postes d’autorité que ceux-ci ne pouvaient plus décemment tenir. Ou bien il a fait ses études en Europe ou dans des universités d’Afrique fonctionnant à l’occidentale, dans des conditions qui ne le rendent pas apte à des tâches spécifiquement africaines.

Il manque d’instruments de travail, surtout à l’échelon local, car les moyens matériels (automobiles, essence, machines à écrire, documents, etc.) et le personnel (dactylos, employés de bureau, gendarmes) sont absolument insuffisants. De plus, le déclin de la chefferie l’a privé des auxiliaires les plus précieux qu’avait su utiliser son prédécesseur européen. Il est donc tenté de se réfugier dans l’immobilisme.

Agissant trop, il risquerait d’ailleurs de se heurter au parti, auquel le gouvernement donne plus souvent raison qu’à lui-même. Les chefs d’État, il est vrai, ont très fréquemment conscience de cette difficulté, et certains d’entre eux, profitant du fait du parti unique, ont cherché à le subordonner à l’administration. L’administrateur local a été placé à la tête de la section correspondante du parti: celui-ci se transforme en un nouveau service administratif, analogue par exemple au service de l’agriculture.

Enfin, la position sociale de l’administrateur est difficile, parce qu’il est un privilégié. D’une part, il est menacé par la corruption: non qu’il ait spécialement l’esprit de lucre (encore qu’il soit tenté par le niveau de vie des Européens qu’il fréquente ou qu’il a connus à l’université), mais parce qu’il est sans cesse sollicité par une famille très extensive qui veut partager sa relative aisance. D’autre part, en raison de son train de vie et de sa formation, il est souvent coupé des masses et a sur elles peu d’emprise.

Pour toutes ces raisons, l’administrateur cherche un poste à l’étranger – ce qui est difficile – ou dans la capitale de l’État. L’Afrique noire paraît alors sous-administrée, ce qui rend plus sérieux encore les obstacles rencontrés par le pouvoir.

Obstacles au pouvoir

La sous-administration a une conséquence immédiate: l’Africain de la «brousse» échappe au pouvoir, à son autorité, et donc à ses bienfaits comme à ses excès. Il se replie sur lui-même, dans son village, dans sa tribu, ou même, en cas de danger, il traverse une frontière artificielle et impossible à contrôler pour rejoindre un autre village de la même tribu, dans l’État voisin.

Cependant, ce sont surtout les difficultés économiques et sociales qui menacent le pouvoir.

Obstacles économiques

Le pouvoir établi n’est pas maître de l’économie. Certes, la lutte contre le sous-développement doit être – et est effectivement – l’objectif majeur des gouvernements. Presque tous, après l’euphorie qui suivit l’indépendance, ont pris des mesures d’austérité – qui ont d’ailleurs causé des troubles sociaux – et freiné les dépenses exagérées. Certains ont vu s’accroître sensiblement le revenu national, grâce à l’exploitation des richesses du sous-sol (Gabon surtout); mais ni le fer et le cuivre de Mauritanie, ni l’uranium du Niger n’ont pu sortir ces pays du sous-développement; des richesses minières ont d’ailleurs provoqué un certain abandon des cultures ou de l’élevage et un mouvement d’urbanisation qui – comme au Gabon – freine le développement rural et rend les pays dépendants de l’extérieur pour sa consommation alimentaire.

Rares sont les pays d’Afrique noire qui, à l’image de la Côte d’Ivoire, ont connu un développement équilibré grâce à une diversification de la production et en donnant confiance aux capitaux étrangers. La crise pétrolière a contribué à la dégradation de la situation économique: parmi les pays exportateurs de pétrole, seul le Gabon (un des pays les plus riches de l’Afrique noire en raison de la diversité de ses ressources minières) tire grand profit de ses exportations, le Nigeria (pourtant le plus gros exportateur de l’Afrique noire) connaît une crise économique grave que la moindre récession du marché pétrolier accentue considérablement; quelques pays produisent et même peuvent ou pourront exporter (Cameroun, Côte d’Ivoire, Congo); mais les pays importateurs ont durement subi les conséquences à la fois de la hausse des produits pétroliers et de celle des produits d’importation.

La situation économique de l’Afrique demeure donc dramatique. Selon le Programme des Nations unies pour le développement (P.N.U.D.), le produit national brut par habitant de l’ensemble des pays de l’Afrique subsaharienne, qui avait crû, en moyenne annuelle, de 1,6 p. 100 au cours des années 1965-1980, a connu une diminution, toujours en moyenne annuelle, de 漣 2,7 p. 100 sur la période 1980-1987. Selon une étude demandée par le secrétaire général de l’O.N.U. portant sur la période 1986-1990, le produit intérieur brut du continent s’est accru annuellement de 2,3 p. 100, alors que le revenu par habitant chutait de 0,7 p. 100. Selon le F.M.I., ce revenu par habitant accusait une nouvelle baisse de 1 p. 100 en 1991.

Parallèlement, une croissance démographique rapide (2,8 p. 100) gonfle les villes et les bidonvilles d’une masse de chômeurs et de mécontents.

Dans ce climat de stagnation et même de détérioration économique – notamment dans les États qui se sont livrés imprudemment à des manipulations monétaires –, les obstacles sociaux deviennent difficilement surmontables; ils sont à l’origine de troubles, de violence et de répression.

Obstacles sociaux

Le pouvoir et l’État lui-même sont menacés par les divisions tribales, les rivalités raciales ou religieuses, les comportements de caste et les conflits de générations ou de personnalités.

Les divisions tribales sont les plus graves. À Madagascar, les Mérinas des plateaux, groupement relativement le plus nombreux et le plus évolué, s’opposent à la coalition des côtiers. Le Rwanda et le Burundi sont constamment menacés par les divisions qui séparent Tutsi et Hutu. Le danger est encore plus grand lorsque, dans un État, une ethnie minoritaire occupe une région voisine d’un autre État, où cette ethnie est majoritaire. C’est le cas pour les Somalis du Nord-Kenya, que le gouvernement du Kenya a dû priver de toute autonomie régionale.

À ces divisions tribales s’ajoutent des rivalités raciales (comme en Mauritanie où la coexistence n’est pas facile entre Noirs et Maures) ou des oppositions religieuses (entre musulmans, chrétiens et animistes, notamment dans les provinces de l’est et du nord du Nigeria). Les populations côtières, depuis longtemps en contact avec les commerçants européens et habitant aujourd’hui les grandes villes, constituent une bourgeoisie – et parfois un prolétariat – particulièrement évoluée et très souvent en opposition avec les populations rurales de l’intérieur qui, à leur tour, n’admettent pas une domination côtière.

Partout, fonctionnaires, salariés, bourgeois apparaissent comme des privilégiés aux yeux des masses rurales. Il s’y ajoute les conflits de générations: les nouvelles élites ont une formation différente – sans doute plus complète, mais aussi plus théorique – que les anciennes. Parfois, de graves conflits opposent ce qui reste des cadres traditionnels, chefs coutumiers ou religieux et confréries, aux cadres nouveaux formés par l’école, l’université, le syndicalisme et la vie politique.

Toutes ces oppositions sont à l’origine de nombreux complots et expliquent de dures répressions. La vie politique ne se limite cependant pas à une alternance de complots et de répressions. Elle est animée par la recherche des équilibres nécessaires entre générations, entre cadres anciens et nouveaux, entre ethnies, régions ou religions différentes, entre pasteurs et cultivateurs, entre le fleuve et la savane, la côte et la forêt, entre la ville et la campagne, entre le sud et le nord, l’est et l’ouest, et enfin entre personnalités rivales.

Tout cela implique une information, une réflexion, des discussions constantes: elles n’ont pas lieu à l’intérieur d’un Parlement amoindri, ni même nécessairement à l’intérieur d’un parti discipliné, ni encore dans des confrontations syndicales. Les fonctionnaires et les salariés sont trop privilégiés pour pratiquer la lutte des classes. L’équilibre est négocié dans les contacts directs du chef de l’État et de ses ministres avec les élus, les cadres du parti, les chefs traditionnels, les représentants des intérêts professionnels et tout ce qui a une personnalité, suivant une méthode qui a toujours été en Afrique le mode le plus important de l’action politique: la palabre.

Si le chef de l’État s’enferme dans un cercle trop étroit, il se trouve isolé: la palabre joue contre lui et, en cas de difficulté, il ne trouve personne à ses côtés. Il est alors une victime relativement facile lorsque éclate le coup d’État.

Armées et coups d’État

À la fin de 1991, à la suite du vent de libéralisation qui a soufflé sur l’Afrique noire comme sur le reste du monde, seuls cinq États demeuraient directement dirigés par les militaires: le Gh na, l’Ouganda, le Soudan, la Guinée et le Nigeria (encore que, pour ces deux derniers pays, les dispositions constitutionnelles aient prévu un retour par étapes à un gouvernement civil). Mais cette situation était relativement nouvelle, et il convient de rappeler que l’armée a toujours tenu un rôle prépondérant dans la vie politique de l’Afrique. Il suffit pour cela de mentionner que, au milieu des années quatre-vingt, pas moins de dix-huit États étaient dirigés par l’armée et de citer quelques exemples. À Madagascar, une direction militaire (1975) investit l’un de ses membres comme chef de l’État (l’amiral Ratsiraka qui se fera ensuite élire président; en 1991, il demeurait à la tête de l’État après avoir ouvert son pays au multipartisme); au Tchad, Hissene Habré prend le pouvoir à la tête des forces armées du Nord en 1982, et sera lui-même renversé en 1990 par Idriss Déby; au Mozambique, Samora Machel devient chef de l’État en 1975 après dix années d’une guerre qu’il a conduite en tant que chef du Frolimo (Front de libération du Mozambique) et trouvera la mort dans des conditions troublantes en 1986. Les coups d’État militaires se multiplient, les uns avec succès tandis que d’autres échouent, car l’armée connaît elle-même bien des dissensions.

L’origine des interventions militaires

Les premières interventions de l’armée n’étaient pas systématiques; si elle fut amenée, dans une première phase, à prendre le pouvoir, c’était à la suite d’incidents dont elle ne se sentait pas responsable; c’est pourquoi, une fois au pouvoir, elle n’a pas toujours su comment l’exercer.

Une armée à l’origine apolitique

À l’origine, l’armée ne jouait pas un grand rôle dans la nation. Cette règle connaît cependant quelques exceptions. En Éthiopie, par exemple, l’armée participait activement, depuis longtemps, à la lutte contre l’analphabétisme; elle intervenait dans la construction des routes et des ports, dans le développement communautaire, dans l’entraînement des pilotes civils. Dans un État comme le Burkina Faso, les anciens combattants de l’armée française représentaient une force politique non négligeable, surtout lorsque leurs pensions et retraites n’étaient pas régulièrement servies. Enfin, la Belgique comptait sur la force publique, encadrée par elle, pour maintenir l’unité du Zaïre indépendant.

Par sa formation apolitique, par la cohésion que donne la discipline militaire, ainsi que par son recrutement plus rural que citadin, l’armée était parfaitement prête à soutenir le pouvoir établi. Elle présentait cependant une faiblesse. Reflétant elle-même les divisions ethniques, elle ne pouvait guère mettre fin à une guerre tribale. Elle risquait même parfois de l’exacerber: la gendarmerie katangaise et l’armée nationale congolaise se sont affrontées; l’armée nigeriane s’est scindée face à la crise biafraise.

Ce n’étaient pourtant pas les guerres tribales, mais l’impopularité des gouvernements en place qui avait amené l’armée à prendre le pouvoir.

Premières secousses politiques

Les troubles politiques furent fréquents en Afrique noire dès l’indépendance: les guerres ethniques ou régionales du Congo et du Nigeria furent les plus graves. L’assassinat du président de la République au Togo ou de deux Premiers ministres au Burundi a frappé l’opinion. D’innombrables coups d’État se produisirent dans les années soixante: trois au Congo-Kinshasa, au Dahomey et au Togo, deux au Nigeria et au Burundi, un dans l’ancienne fédération du Mali, en Haute-Volta, au Gh na, au Congo-Brazzaville, en République centrafricaine, en Sierra Leone, en Ouganda et à Zanzibar. D’autres, sans aboutir à un renversement du chef de l’État, ont entraîné un changement de régime (Sénégal) ou de nouvelles élections (Gabon). Les tentatives de coups d’État (Éthiopie), les rébellions armées (entraînant parfois des interventions militaires, anglaises ou françaises), ainsi que des mesures inconstitutionnelles en vue d’éliminer les opposants, même parmi les ministres, ne peuvent se compter, et pas davantage les procès politiques.

Les oppositions régionales ou ethniques furent parfois la cause directe de ces secousses (fédération du Mali, Tchad). Les rivalités personnelles (République centrafricaine), l’isolement d’un chef d’État devenu impopulaire (Togo), la dégradation économique jointe aux excès d’un chef d’État (Gh na), à l’incapacité des hommes politiques à s’entendre (Dahomey) ou d’un roi à maintenir l’équilibre (Burundi) ont amené l’armée à intervenir directement.

Souvent, des difficultés sociales limitées à la capitale furent à l’origine de la secousse. Le chef d’État, qui n’a pas conscience de son impopularité et qui a trop confiance dans les pouvoirs que la Constitution et le parti unique lui donnent, prend des mesures d’austérité. Il réduit traitements et salaires, croit pouvoir compter sur la passivité d’un syndicat – généralement unique – et dont les dirigeants paraissent ses amis. Mais la masse urbaine proteste: chômeurs et travailleurs, appuyés par les commerçants, se soulèvent; la gendarmerie et l’armée se déploient. Si l’émeute continue et que le gouvernement ne paraît pas maître de la situation, les chefs militaires refusent d’ouvrir le feu: il ne reste au chef d’État qu’à leur remettre tous ses pouvoirs. Cela s’est passé en Haute-Volta, au Dahomey, au Congo-Brazzaville notamment. Au Congo, l’armée a remis le pouvoir à un gouvernement plus jeune et plus progressiste paraissant donner satisfaction aux émeutiers: or la capitale ne représente qu’une minorité, et une certaine austérité est réclamée par la masse rurale. Au Dahomey, l’armée avait rendu le pouvoir aux leaders politiques, mais le leur a repris lorsqu’ils eurent une nouvelle fois fait la preuve de leur mésentente. En Haute-Volta, l’armée a conservé les rênes de l’État. Comme l’indépendance, la dictature militaire est contagieuse et gagne de nombreux pays.

L’arrivée des gouvernements militaires

Arrivée au pouvoir, l’armée hésite. Il lui faut d’abord parer au plus pressé: maintenir l’ordre, équilibrer le budget, sauvegarder l’aide financière étrangère, se faire reconnaître des autres États. Cela prend du temps. Le chef militaire s’habitue au pouvoir, et le pays s’aperçoit qu’il peut vivre sans Constitution et même sans Parlement ni conseils municipaux (généralement remplacés par des administrateurs ou des délégations spéciales). Les partis politiques, dont les chefs sont souvent soupçonnés de concussion, sont également dissous.

Alors, le régime militaire s’installe. Parfois, il promulgue un acte constitutionnel consacrant le pouvoir d’un officier qui se proclame chef d’État et s’entoure de conseils entièrement nommés et simplement consultatifs. Il se maintient, d’autant plus que l’administration n’a pas changé et a été investie par lui d’une autorité accrue; la population constate qu’elle n’a plus à payer de cotisation au parti: dans l’esprit de beaucoup, celle-ci faisait double emploi avec l’impôt.

Le gouvernement militaire peut donc durer: dépourvu d’idéologie, il apparaît essentiellement comme un gouvernement de gestion.

La systématisation des régimes militaires

La place prépondérante occupée progressivement par l’armée dans un grand nombre de pays d’Afrique noire modifiera considérablement son attitude; elle aura un comportement politique; elle se proclamera révolutionnaire, souvent socialiste et au minimum progressiste, parfois aussi marxiste-léniniste; le coup d’État militaire en Guinée (3 avr. 1984) qui a mis fin à un régime marxiste reste une exception.

De plus, l’armée entend participer à la bataille du développement et y participe souvent très effectivement; elle s’installe donc dans la durée; on s’explique alors pourquoi elle cherche à établir son pouvoir sur une base constitutionnelle et utilise le référendum ou l’élection présidentielle pour donner un fondement démocratique à son autorité.

Sur tous ces points, l’exemple de la Libye présente une certaine importance, surtout à l’égard des pays du Sahel (Mali, Burkina Faso); mais l’exemple gagne de proche en proche.

Certes, entre les gouvernements militaires qui se contenteront de leur premier rôle de gestion du pays et ceux qui s’engageront très nettement dans la voie du socialisme ou même du marxisme se constate toute une gradation dans un comportement plus ou moins révolutionnaire; mais les procédés – toujours très énergiques – pour diriger le pays sont assez semblables, et cela d’autant plus qu’un gouvernement militaire n’est pas plus que d’autres à l’abri d’un nouveau putsch militaire (Burkina Faso, Burundi, Ouganda, Sierra Leone...).

Mais la prise du pouvoir par l’armée ne règle évidemment pas tous les problèmes; les dirigeants militaires, lorsqu’ils conservent trop longtemps le pouvoir, courent les mêmes dangers que les hommes politiques; ils doivent faire face aux problèmes économiques et sociaux; ils doivent aussi prendre des options difficiles dans leurs relations extérieures; l’Occident et l’aide financière qu’il apporte, l’aide militaire du communisme qui fut longtemps représenté par Cuba en Afrique équatoriale ou par la R.D.A. en Éthiopie, l’influence de la Libye dans les régions musulmanes, plus particulièrement du Sahel, les oppositions régionales au sein même de l’armée, expliquent bien des hésitations comme aussi des complots et des changements – violents – d’équipe.

Dans ces conditions, le gouvernement militaire se différencie-t-il fondamentalement des autres gouvernements d’Afrique noire? Il ne le semble pas dans la mesure où ils se trouvent devant les mêmes problèmes; si des idéologies ont pu différencier les États d’Afrique noire les uns des autres, elles ne s’opposent pas de façon irrémédiable à des regroupements, mais elles les rendent très fragiles.

3. Les groupements d’États

Le panafricanisme et ses limites

Le panafricanisme a eu pour initiateur un Noir américain, docteur de l’université allemande de Heidelberg, Burghardt Du Bois. Dans l’esprit de celui-ci, il s’agissait d’un panafricanisme noir, car le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Libye, appartenant au monde méditerranéen, «doivent se rattacher à l’Europe en se modernisant dans l’indépendance». Le théoricien du panafricanisme fut George Padmore, originaire des Antilles britanniques, dont l’influence sur Nkrumah, qui en fit son conseiller, fut considérable.

Aujourd’hui, le panafricanisme est un sentiment profond chez tous les Africains, mais il apparaît beaucoup plus dans le domaine du mythe que dans celui de la réalité. La géographie, l’histoire et les idéologies qui ont conduit à distinguer Afrique noire et Afrique blanche, Afrique francophone et Afrique anglophone, Afrique modérée et Afrique révolutionnaire, lui opposent bien des obstacles.

Afrique noire et Afrique blanche

La géographie interdit de séparer les États blancs d’Afrique du reste du continent, d’autant plus qu’une partie de l’Afrique noire pratique comme eux la religion islamique (Somalie, Niger, Mali, Mauritanie, Sénégal et partiellement Tchad, Nigeria, Cameroun).

L’Afrique noire avait eu quelques difficultés à se laisser entraîner dans le combat des États arabes contre Israël qui lui apportait une aide technique appréciable et que personne ne pouvait accuser d’impérialisme; mais États noirs et États arabes ont pu réaliser une certaine entente en partageant l’hostilité des premiers à l’égard de la politique d’apartheid de l’Union sud-africaine et celle des seconds à l’égard d’Israël; le rapprochement arabo-africain s’est notamment manifesté dès le sommet du Caire en 1977. Toutefois, l’Union sud-africaine maintenait ses échanges commerciaux avec un certain nombre d’États africains (Kenya, Zaïre, Malawi...); elle concluait avec le Mozambique (malgré le caractère marxiste-léniniste officiel de celui-ci à l’époque) des accords de coopération technique, puis un accord de non-agression et de bon voisinage (1984); pour des raisons géographiques évidentes, elle entretenait des relations normales avec le Lesotho, le Swaziland et le Botswana. L’abolition officielle de l’apartheid, en 1991, permet d’envisager une normalisation des relations entre Pretoria et le reste de l’Afrique.

Inversement, l’Afrique noire s’inquiète de l’influence du colonel Kadhafi dans les pays du Sahel et notamment au Tchad. Afrique noire et Afrique blanche n’ont donc pas nécessairement les mêmes points de vue.

Afrique francophone et Afrique anglophone

L’histoire, c’est-à-dire la colonisation, a séparé l’Afrique noire en deux parties, francophone et anglophone, sans compter la Somalie jadis sous administration italienne. Les futurs États d’Afrique noire ont alors connu des langues, des règles juridiques (common law , droit français ou belge), des habitudes (conduite à droite ou à gauche, sports différents, etc.) et des relations politiques différenciées.

Or la distinction entre l’Afrique francophone et l’Afrique anglophone s’est beaucoup atténuée; quatorze États d’Afrique noire font partie du Commonwealth (Botswana, Gambie, Gh na, Kenya, Lesotho, Malawi, Namibie, Nigeria, Ouganda, Sierra Leone, Swaziland, Tanzanie, Zambie et Zimbabwe) auxquels il convient d’ajouter les États insulaires de Maurice et des Seychelles et l’Afrique du Sud, réintégrée en 1991; mais l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté économique européenne a mis fin à la préférence impériale, et le Commonwealth apparaît plus comme un club d’États amis.

Les États francophones n’appartiennent plus à une organisation spécifique; la communauté instituée par la Constitution de 1958 n’est plus qu’un souvenir; une organisation de la francophonie n’a aucune incidence politique et déborde d’ailleurs largement l’Afrique. Elle a cependant donné lieu, en 1970 à Niamey, à la création de l’Agence de coopération culturelle et technique; cette agence comprenait, en 1991, trente-deux États membres (dont vingt et un d’Afrique noire et le Vietnam) et sept États associés (dont trois d’Afrique noire et l’Égypte) qui se réunissent épisodiquement au sommet mais avec une composition très variable; les États francophones ne sont d’ailleurs plus les seuls à y participer, et cela quel que soit leur régime politique.

Mais, surtout, presque tous les pays d’Afrique noire ont signé avec la C.E.E. les différentes conventions de Lomé. La convention de Lomé IV, signée le 15 décembre 1989 entre la C.E.E. et soixante-huit pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, et entrée en vigueur le 1er mars 1990, prévoit de régir les rapports entre les signataires pour une durée de dix ans. Si les États riverains de la Méditerrannée ne sont pas partie à ces conventions, l’Égypte, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc ont conclu d’autres accords avec la Communauté européenne; seule la Libye reste en dehors de tout accord.

L’extension de ces rapports avec la C.E.E. a donc fait disparaître un précédent clivage entre les pays francophones et le reste de l’Afrique; certes, elle ne réalise aucune association des États africains entre eux, mais elle les oblige cependant à se rencontrer, et si possible à s’entendre, pour établir des positions communes en face de leur partenaire européen.

Afrique modérée, Afrique révolutionnaire et Afrique réaliste

La séparation de l’Afrique noire entre États révolutionnaires et États modérés était venue de conférences qui avaient donné naissance à des groupes portant le nom du lieu où elles s’étaient tenues; c’était le groupe de Brazzaville (1960), devenu ensuite celui de Monrovia (1961) pour les États modérés et le groupe de Casablanca pour les révolutionnaires.

Mais les multiples changements de régime, les conflits du Sahara, du Tchad et de l’Éthiopie (avec la Somalie), etc., ont privé ces groupements de toute réalité. En revanche, l’Afrique noire fut tentée par un certain socialisme auquel elle chercha à donner une forme originale, compatible avec les impératifs africains. Des régimes marxistes-léninistes sont apparus: au Dahomey, qui est devenu (30 nov. 1975) la république populaire du Bénin; au Congo, le Parti congolais du travail (31 déc. 1969) adopta aussi le marxisme-léninisme; à Madagascar, la charte de la révolution malagasy et la Constitution de 1975 firent une large place à cette même doctrine; en Éthiopie, le Conseil militaire adoptait en 1975 une ligne marxiste-léniniste; plusieurs autres États lusophones sont directement passés de la colonisation à l’idéologie marxiste-léniniste (Mozambique, Cap-Vert, Guinée-Bissau, Angola); la Somalie s’était engagée dans la même voie, mais son conflit avec l’Éthiopie (aidée par l’Union soviétique) l’a rapidement amenée à se rapprocher de l’Occident et de l’Afrique modérée.

La communauté idéologique marxiste-léniniste a conduit ces États à se rapprocher et à prendre des positions voisines dans les conflits internationaux, et pour certains d’entre eux à signer des pactes d’assistance militaire avec l’Union soviétique (Éthiopie, Angola, Mozambique).

D’autres États se sont réclamés d’un certain socialisme (Burkina Faso, Mali, Cameroun, Kenya, Gh na) sans pour autant accepter le marxisme; là encore, cette communauté idéologique permit de régler certains conflits qui n’avaient pas auparavant trouvé de solutions (litiges frontaliers entre le Mali et le Burkina Faso, par exemple, que les deux États se sont entendus pour soumettre à la Cour internationale de justice).

De l’Afrique tantôt révolutionnaire, tantôt modérée, on est passé à une Afrique réaliste qui est d’abord en quête de développement; bien des oppositions idéologiques paraissent alors purement verbales. Certains États, comme la Côte-d’Ivoire, se déclareront partisans d’une économie libérale. D’autres, comme le Sénégal, se réclameront d’un socialisme humaniste adapté aux réalités africaines et laissant à l’homme les libertés, même économiques, dont il a besoin. Mais tous font également appel à l’aide internationale et aux capitaux privés étrangers qu’ils protègent par un code des investissements; tous envisagent dans des conditions très comparables de régler leurs problèmes de développement.

Des antagonismes locaux se manifestent surtout autour des frontières très artificielles léguées par la colonisation; s’ajoutant aux luttes intestines et parfois à la famine, ils expliquent qu’un grand nombre de réfugiés posent aux pays d’accueil, comme à la société internationale, des problèmes difficiles. Mais surtout, en raison des progrès très différents de leur économie et de la stabilité plus ou moins grande de leur monnaie comme de leur régime politique, les États d’Afrique noire hésitent à trop se rapprocher les uns des autres.

Organisations continentales

Une grande organisation a été établie à l’échelle de l’Afrique: l’Organisation de l’unité africaine (O.U.A.). Une Commission économique pour l’Afrique existe aussi dans le cadre de l’O.N.U.

Organisation de l’unité africaine

L’O.U.A. a été créée le 26 mai 1963 à Addis-Abeba, où se trouve son siège. Elle groupait, en 1991, tous les États d’Afrique (sauf l’Afrique du Sud et le Maroc, ce dernier l’ayant quittée en 1984, quand l’organisation a accueilli la République arabe sahraoui et démocratique). Elle se propose l’élimination définitive de tout colonialisme ou néo-colonialisme en Afrique, le renforcement de l’unité africaine, le respect des frontières et des régimes internes de chaque État, le règlement des différends par l’arbitrage, le non-alignement, le développement économique et social.

Elle est dirigée par la conférence des chefs d’État et de gouvernement. Outre plusieurs commissions spécialisées, elle a établi un comité de libération dont le but était d’aider les mouvements nationalistes africains en lutte pour l’indépendance des territoires non encore affranchis.

Le «sommet» de l’O.U.A. se réunit, en principe, une fois par an; mais un Conseil du ministère des Affaires étrangères doit se réunir deux fois par an. Son président est le chef d’un État membre et est désigné chaque année.

L’O.U.A. a connu échecs et réussites dans son action, et son bilan demeure donc mitigé. Les quelques exemples qui suivent permettent de s’en faire une idée.

L’intervention de l’O.U.A. dans le différend frontalier algéro-marocain (oct. 1963) a été assez heureuse; mais l’O.U.A. n’a pas réglé certains conflits (même mineurs comme le différend frontalier qui oppose le Mali au Burkina Faso) et est restée relativement passive devant des crises graves comme la guerre du Biafra (1967-1970) ou la deuxième guerre d’Angola (juill. 1975-févr. 1976).

La situation en Angola (1976) a fait clairement ressortir un certain clivage qui existait au sein de cette organisation; tous ses membres condamnaient l’Union sud-africaine, mais un groupe – regrettant l’intervention cubaine – cherchait à réconcilier les différents courants politiques angolais alors qu’un autre ne voulait connaître qu’un seul mouvement, le M.P.L.A. (Mouvement populaire de libération de l’Angola), soutenu par les Cubains. Dans le premier groupe, on trouvait vingt-trois pays qu’on pourrait considérer comme «modérés» s’il n’y avait eu l’Éthiopie (Botswana, Burkina Faso, Cameroun, Centrafrique, Côte d’Ivoire, Égypte, Éthiopie, Gambie, Gabon, Kenya, Lesotho, Liberia, Malawi, Maroc, Mauritanie, Rwanda, Sénégal, Sierra Leone, Swaziland, Togo, Tunisie, Zaïre, Zambie).

Dans le second groupe, on trouvait vingt-deux États (Algérie, Bénin, Burundi, Cap-Vert, Comores, Congo, Gh na, Guinée, Guinée-Bissau, Guinée équatoriale, Libye, Maurice, Madagascar, Mali, Mozambique, Niger, Nigeria, São Tomé, Seychelles, Soudan, Tanzanie, Tchad) qu’on pourrait considérer comme «socialistes» s’il n’y avait eu l’île Maurice.

Le problème du Sahara occidental est un autre exemple de cette coupure: vingt-huit États se sont en effet prononcés pour l’admission de la République arabe sahraoui et démocratique (R.A.S.D.) au sein de l’O.U.A.; mais une minorité de blocage, empêchant de réunir le quorum, s’y opposa. La R.A.S.D. fut finalement admise, ce qui provoqua donc le départ du Maroc. Sur plusieurs dossiers, l’Organisation de l’unité africaine a connu des échecs. Néanmoins, la persistance et la régularité de ses réunions témoignent du grand intérêt que lui portent les États africains.

Commission économique des Nations unies pour l’Afrique

La C.E.A. est une commission spécialisée des Nations unies. Elle a établi plusieurs bureaux sous-régionaux, et comprend tous les États africains membres de l’O.N.U.

Elle facilite l’établissement d’autres organes communs, notamment la Banque africaine de développement.

Organisations politiques régionales

Les tentatives d’organisations politiques interrégionales en Afrique noire ont connu bien des vicissitudes. L’exemple du groupe de Brazzaville est à cet égard caractéristique. Celui-ci n’avait cessé de s’affaiblir, bien que quelques États francophones aient tenté de maintenir, jusqu’au milieu des années quatre-vingt, une organisation portant le nom d’O.C.A.M. (Organisation commune africaine et mauricienne); celle-ci sera dissoute en mars 1985. Le Conseil de l’Entente, en revanche, conservait, au début des années quatre-vingt-dix, une certaine réalité.

Les aléas de l’Organisation commune africaine et mauricienne

Le groupe de Brazzaville avait donné naissance à l’Union africaine et malgache de coopération économique (U.A.M.), organisation sans caractère politique; mais il était revenu à une conception plus large en instituant l’Organisation commune africaine et malgache (O.C.A.M.) dont le siège fut fixé à Yaoundé (Cameroun) et la charte signée le 27 juin 1966; elle comprenait quatorze États, tous d’expression française, mais se déclarait ouverte à tous les États africains; la Mauritanie, qui s’était retirée de l’U.A.M. en 1965, continuait à faire partie de ses organismes spécialisés; l’U.A.M. contrôlait, en effet, plusieurs organisations spécialisées: Air Afrique (siège à Abidjan), les unions africaines et malgaches des postes et télécommunications (siège à Brazzaville), de la production industrielle (siège à Yaoundé), une Banque de développement (siège à Yaoundé), l’Organisation africaine et malgache du café (siège à Paris) et le Conseil africain et malgache du sucre (siège à N’Djamena).

L’O.C.A.M. avait aussi permis la signature d’importantes conventions multilatérales, notamment en matière d’assistance judiciaire, de droit d’établissement et de coopération fiscale; enfin, l’O.C.A.M. avait joué un rôle primordial pour harmoniser les positions de ses membres face à la C.E.E.

Progressivement, une grande partie de cet édifice s’est lézardée; le Zaïre et le Congo s’en sont retirés en 1972, le Cameroun, le Tchad et Madagascar en 1973, le Gabon en 1976; en revanche, l’île Maurice l’a rejointe (1969). Les organismes spécialisés furent, eux aussi, touchés: Air Afrique était abandonné par trois pays qui constituaient chacun leur propre compagnie nationale de transport aérien (Madagascar, Cameroun, Gabon); l’accord sur le sucre n’avait plus de réalité, car plusieurs pays avaient établi leur propre industrie sucrière (notamment la Côte d’Ivoire).

L’O.C.A.M. subsistait cependant, mais avec seulement neuf membres (Bénin, Burkina Faso, Centrafrique, Côte d’Ivoire, Maurice, Niger, Rwanda, Sénégal, Togo) et la participation du Tchad; ses chefs d’État se réunissaient sporadiquement; ils avaient créé ou maintenu quinze organisations spécialisées auxquelles participaient d’ailleurs d’autres États francophones; les principaux étaient: l’Organisation africaine de la propriété industrielle (O.A.P.), l’Union africaine et mauricienne des banques de développement (U.A.M.), l’Institut culturel africain et mauricien (I.C.A.M.) et l’École inter-États des sciences et de médecine vétérinaire (E.I.S.M.V.). En mars 1985, l’Organisation commune africaine et mauricienne décidait de cesser ses activités.

Conseil de l’Entente

Fondé le 29 mars 1959, ce Conseil comprend cinq États (Bénin, Burkina Faso, Côte-d’Ivoire, Niger, Togo). Ce fut d’abord une union (et même une alliance politique), mais c’est aussi une entente économique et technique; en raison de la variété des régimes politiques, ce deuxième aspect a rapidement dominé. Sa présidence est exercée alternativement par chaque chef d’État assisté d’un secrétariat permanent, mais la Côte-d’Ivoire en est l’élément moteur; dans l’ordre politique et juridique, le Conseil avait pu régler certains conflits entre ses membres (Bénin-Niger par exemple) et unifier certaines règles de droit; il a créé un certain nombre d’institutions spécialisées et notamment un Fonds d’entraide et de garantie des emprunts du Conseil de l’Entente (8 juin 1966) et une Communauté économique du bétail et de la viande (C.E.B.V.).

Tentatives régionales

De nombreuses tentatives de regroupement régional n’ont eu qu’une existence éphémère en raison des profondes divergences opposant leurs membres, notamment à propos de leurs relations internationales ou à propos de certains conflits purement africains.

La Conférence des chefs d’État de l’Afrique équatoriale (créée en 1959), qui assurait la tutelle de l’Agence transéquatoriale des communications et de la Fondation de l’enseignement supérieur de l’Afrique centrale ex-française (Tchad, Centrafrique, Congo, Gabon), s’est effacée en 1970 devant une union purement économique, l’Union douanière et économique de l’Afrique centrale (U.D.E.A.C.).

L’Union des États africains, fondée le 29 avril 1961 par le Gh na, la Guinée et le Mali, n’a jamais existé que sur le papier.

La Communauté de l’Afrique de l’Est, créée à Kampala (le 6 juin 1967) par l’Ouganda, la Tanzanie et le Kenya, n’a eu de réalités que pendant quelques années, car le Kenya pratiquait une politique d’ouverture à l’égard du monde capitaliste tandis que la Tanzanie socialiste poursuivait une politique de nationalisation; certains services publics qui avaient été mis en commun (chemin de fer, transports aériens) sont revenus aux États.

Le Mouvement panafricain de la liberté pour l’Afrique centrale, orientale et méridionale (P.A.F.M.E.C.S.A.) a intéressé le Zaïre, l’Ouganda, le Rwanda et le Tanganyika ainsi que certains mouvements alors clandestins (1963), mais n’a pas pu donner naissance comme l’auraient voulu ses fondateurs à une Union des États indépendants d’Afrique.

Organisations économiques et techniques régionales

Deux groupes d’États (francophones) ont constitué des unions à caractère économique, l’un en Afrique occidentale, l’autre en Afrique centrale; des unions économiques plus larges se sont établies tant en Afrique occidentale qu’en Afrique centrale ou australe. De plus, des unions techniques rassemblent des États parfois très différents autour d’un problème précis.

La Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest

Une Union douanière et monétaire avait été établie (9 juin 1959) entre la Côte-d’Ivoire, le Dahomey, la Haute-Volta, la Mauritanie, le Niger et le Mali (qui fédérait alors le Sénégal et le Mali actuel); si l’Union douanière n’a accompli que peu de progrès, en revanche l’Union monétaire ouest-africaine (U.M.O.A.), réalisée par un traité en date du 12 mai 1962, fut beaucoup plus efficace, car elle s’accompagnait d’un accord de coopération avec la France précisant les conditions de fonctionnement d’un établissement d’émission (la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest); la monnaie (2 centimes français) est toujours le franc C.F.A.; le Togo s’est joint à l’Union monétaire (27 nov. 1963); le Mali l’avait quittée (1er juill. 1962) pour créer sa propre monnaie; après avoir perdu une partie de la valeur de sa monnaie (1 centime français), le Mali a demandé et obtenu (31 oct. 1983) sa réintégration dans l’Union.

Cette organisation a donné naissance, en 1974, à la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (C.E.A.O.), qui comprenait, en 1991, sept membres (Bénin, Burkina Faso, Côte-d’Ivoire, Mali, Mauritanie, Niger et Sénégal) et deux observateurs (Guinée et Togo); les uns et les autres ont dépassé le domaine économique pour conclure un Accord de non-agression et d’assistance en matière de défense (A.N.A.D.); mais les chefs d’État ont dû se contenter d’exprimer leur volonté d’établir la paix dans la région et n’ont pu établir un état-major interallié.

La Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest a établi un Fonds communautaire de développement (F.C.D.) et un Fonds de solidarité et d’intervention pour le développement économique de la Communauté (F.O.S.I.D.E.C.).

La Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest

À l’initiative du Togo et du Nigeria, une Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (C.E.D.E.A.O.) a été instituée par le traité de Lagos (28 mai 1975); son siège est à Lagos; elle comprenait, en 1991, seize membres (Bénin, Burkina Faso, Cap-Vert, Côte-d’Ivoire, Gambie, Gh na, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Mali, Mauritanie, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone et Togo); son objectif est la libéralisation des échanges de produits industriels originaires des États membres, la coopération en matière de développement industriel et l’institution ultérieure d’une union douanière et d’une zone monétaire commune.

L’Union douanière et économique de l’Afrique centrale

L’Union douanière équatoriale instituée en 1959 entre cinq États dépendant alors de la France (Cameroun, Tchad, Centrafrique, Congo et Gabon), qui avait établi une union douanière et une union monétaire, est devenue en 1964 l’Union douanière et économique de l’Afrique centrale (U.D.E.A.C.), mais sa composition a évolué; le Zaïre, qui y avait adhéré, s’en est retiré en 1968; le Tchad, qui s’en était également retiré en 1969, a demandé sa réintégration qui a été acceptée en 1984; la Guinée équatoriale y a adhéré (19 déc. 1983); l’Union contrôle la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (B.D.E.A.C.) dont le siège est à Brazzaville. Tout comme en Afrique occidentale, une zone plus large de coopération économique a tenté de s’établir; le 18 octobre 1983, une Communauté économique des États d’Afrique centrale (C.E.E.A.C.) a été instituée; elle s’est donné un délai de douze années pour établir un véritable marché commun de l’Afrique centrale. Elle comprend dix États (Burundi, Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Rwanda, São Tomé et Príncipe, Tchad et Zaïre).

Une autre tentative de création d’un marché commun régional s’est effectuée en Afrique australe: neuf États (Angola, Botswana, Lesotho, Malawi, Mozambique, Swaziland, Tanzanie, Zambie et Zimbabwe) ont constitué à cet effet une Conférence pour le développement et la coordination en Afrique australe.

La réalisation de ces communautés tant en Afrique occidentale qu’en Afrique centrale et australe témoigne du désir des États d’Afrique noire d’harmoniser leur développement en effaçant, au moins sur le plan économique, les conséquences de la variété des systèmes coloniaux qu’ils ont dû subir; cette évolution peut, un jour, conduire à une évolution de la zone franc.

La zone franc

La zone franc comprenait, en 1991, quatorze États en Afrique (Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Centrafrique, Congo, Côte-d’Ivoire, Gabon, Guinée équatoriale, Mali, Niger, Sénégal, Tchad, Togo, Comores); Madagascar a repris son indépendance monétaire; il en est de même pour la Mauritanie (29 juin 1973); dans cette zone, la liberté des transferts est totale, la réglementation française du change est étendue à ces États; la monnaie est émise par des Banques centrales au fonctionnement desquelles la France participe (Banque centrale du Mali, Banque des États de l’Afrique centrale, Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, Banque centrale des Comores).

Unions techniques

De nombreuses unions techniques ont été établies soit par les organisations déjà citées, soit en dehors d’elles; elles mettent en commun certaines compétences pour régler soit certains problèmes généraux, soit quelques problèmes très spécifiques provenant de la géographie.

Ces unions constituent tout un réseau de coopération qui survit – non sans heurt – aux conflits internes ou externes qui séparent des États dont les politiques sont parfois différentes et constituent des liens d’interdépendance très réels.

L’Afrique noire est à la recherche de son avenir économique et social encore plus que de ses institutions et de son avenir politique. Les régimes autoritaires, civils ou militaires, avec ou sans Constitution, quelle que fût leur justification, ont nécessairement dû évoluer, surtout lorsqu’ils se sont adressés à des populations qui peuvent leur échapper en s’enfermant sur elles-mêmes. Des élites trop séparées des masses ne peuvent obtenir de ces dernières l’effort nécessaire au «décollage» économique. Celui-ci est aussi conditionné par la solidarité des États d’Afrique et par la continuité de leurs rapports avec les pays développés.

De plus en plus, les leaders politiques mettent l’accent sur la nécessité d’un réalisme africain: celui-ci devrait conduire l’Afrique noire à plus de stabilité d’abord, à plus d’harmonie ensuite, et enfin à l’ouverture le plus large possible vers la civilisation industrielle.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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